Montréal, un musée ouvert: compte-rendu de la conférence

11 octobre 2012 à 17 h 13
 

Hier soir (10 octobre 2012), se tenait la conférence « Montréal, un musée ouvert, » à la galerie articule, un centre d’artistes autogéré situé sur l’avenue Fairmount, dans le quartier Mile-End, à Montréal. « Montréal, un musée ouvert, » est la deuxième d’une série de conférences organisée par Projet Montréal, la formation politique dirigée par Monsieur Richard Bergeron et dont le Maire de l’arrondissement Plateau-Mont-Royal, Monsieur Luc Ferrandez, est issu. La proximité avec le politique a d’ailleurs créé un certain inconfort, en outre, au niveau de la promotion de l’événement qui annonçait une discussion sur l’accès à la culture (sous toutes ces formes) et de l’importance de favoriser l’art public comme enjeux.

À la décharge des organisateurs, Monsieur Patrick Cigana – le directeur général de la formation politique – a d’entrée de jeu établi que cette série de conférences constituait une porte d’entrée vers un intérêt plus marqué du grand public pour la politique municipale montréalaise, en plus d’offrir une occasion de discuter d’enjeux plus « jojo » que ceux qui se frayent généralement un chemin jusqu’aux couvertures médiatiques conventionnelles.

Les quatre panellistes invités à se prononcer l’on fait, durant une soixantaine de minutes, sous la modération de Monsieur Michael-Oliver Harding, du magazine numérique nightlife.ca.

UN PANEL QUI SE FAIT INTERROGER

À l’image d’un casse-tête, dans une forme un peu mécanique, le modérateur a tour à tour questionné Monsieur Fred Caron (projetenmasse), Monsieur J. K. Maclean (ruepublique), Madame Raphaëlle Aubin (Pied carré) et Monsieur Richard Ryan, le conseiller du district Mile-End à la mairie de l’arrondissement Plateau-Mont-Royal. Monsieur Ryan (Projet Montréal) est également l’élu responsable du secteur Saint-Viateur Est – le secteur qui abrite la plus forte concentration d’artistes de la Cité, voire du pays – et siège sur la commission permanente de la Culture, le Patrimoine et les Sports à l’Hôtel de Ville de Montréal.

Contrairement à la forme convenue du panel de discussion, le modérateur n’a pas cherché ni à réunir ni à recouper le dialogue qu’il engageait avec les panellistes – se limitant, comme par politesse, à rappeler « l’accès à l’art public, » comme la grande thématique explorée. Instructifs et bons joueurs, les panellistes se sont prêté à des questions sur leur démarche, sans véritablement avoir l’occasion de mettre de l’avant des formules convenues, ni toutefois, de véritablement engager le dialogue vers des propositions précises.

Bien que la table fût mise à cet effet, les panellistes n’ont pas profité de la tribune qui s’offrait à eux pour se prononcer quant aux moyens qu’ils entendaient prendre durant l’année électorale qui vient pour « sensibiliser » les politiques à l’importance de la culture –, ni même de son accès. Et ce même si le modérateur a fait de cette question la pierre de touche de la thématique qu’il broussait.

Le panel, comme la forme de discussion qu’il proposait a été bien reçue par les quelque quarante personnes rendues public pour l’occasion.

Assez jeunes – les 25-34 semblaient représenter le gros de l’assistance) et habitués des ateliers et des autres formes de démocratie participative ou de participation culturelle, le public n’a pas semblé irrité des enquêtes menées sur le cheminement des panellistes et qui parfois donnaient l’impression qu’ils étaient les principaux, voire les seuls, bénéficiaires des activités entreprises par les organismes qu’ils représentaient.

Dans tous les cas, la forme employée a eu le mérite d’épargner à ce public les toujours trop longues introductions historiques.

Toutefois, pour une conférence sur la culture, la culture-sujet était étrangement absente.

Ibidem, pour l’idée de musée ouvert – une image plutôt mal choisie rétrospectivement, même si l’on veut bien convenir que la conférence d’hier s’inscrivait dans une tendance forte visant à dénuder les questions et les affaires culturelles de la préciosité qui les a caractérisées trop longtemps. Signe des temps, peut-être, au-delà des causes, des enjeux et même des organismes qu’ils représentaient, la forme employée pour débattre faisait des interlocuteurs des sujets à explorer, les questions de Monsieur Harding les appelant à s’établir comme des personnes ou des expériences qui méritaient toute l’attention du public; la forme aurait sans doute été mieux complétée si des occasions d’échanges entre les panellistes avaient pu se greffer au dynamisme, le rendant, du coup, un peu moins mécanique.

Monsieur Fred Caron de projet EN MASSE est celui des quatre panellistes ayant été le plus loin dans la défiance du libéralisme, en suggérant d’approcher « l’espace public comme un canevas, » en soulignant l’étonnement du citoyen devant l’apparition soudaine d’art murale ou de très grand format dans l’environnement, là où, auparavant il n’y avait rien. Pour Monsieur Caron ces apparitions artistiques sont une réaction à ce qui se passe dans la société, en outre, parce qu’il y a de l’art déjà partout – de la publicité, jusqu’aux œuvres mieux appréciées pour leurs qualités artistiques.

Les réactions de la communauté interloquée par l’art – sa soudaine apparition dans un lieu prédéterminé ou le contexte dénaturé du lieu où il est fréquenté – constituent une sorte d’appel pour les artistes à reconnaître l’importance de « sortir le message, » et « d’être entendus : »

« La place de l’art est importante partout. »

Fred Caron, projet EN MASSE

Monsieur Caron a rappelé avec régularité que son organisme n’avait pas à faire avancer ni le politique, ni nécessairement l’acceptabilité sociale puisque, dans l’ensemble, ses activités (ou presque) sont réalisées conformément aux codes de lois et sont le plus souvent sous le coup d’initiatives privées.

L’artiste MacLean a pour sa part précisé que c’est en cherchant à élargir sa démarche artistique – aux questions écologiques, en particulier – que son art s’est adjoint des changements sociaux comme ressort.

Représentant l’organisme Ruepublique sur ce panel, il a en outre invité à repenser les espaces publics, « à imaginer de nouveau un environnement plus convivial, » où les transports collectifs occupent, par exemple, une place plus importante et où la qualité de vie constitue un critère prédominant.

En permettant à un plus grand nombre de voir « des possibles, » (des environnements originaux, comme des rues piétonnières par exemple), le sens créatif de la concitoyenneté s’en trouve nourri et la diversité des occasions alimente leur volonté d’agir sur l’espace et dans l’environnement.

« Il est important que les gens reconnaissent leur capacité créative, comme des artistes. Même s’ils ne sont pas ou ne souhaitent pas devenir des artistes professionnels, ils peuvent s’inscrire dans le discours qui mènera l’espace public dans une orientation plus saine. »

MacLean

Toujours selon l’artiste, il est probable qu’advenant que le discours compte plus de voix, la qualité de la sphère publique s’améliorera.

De toute manière, une meilleure participation à ce discours constitue déjà des occasions nouvelles de discourir sur l’art ou autour de l’art, puisque c’est le projet qui est créatif : « l’aménagement d’une rue, propose-t-il comme exemple, c’est une collaboration communautaire, » et le discours peut ensuite gagner une dynamique où le culturel, le collaboratif et le créatif s’épanouissent pour devenir mouvement social.

Il faut la voir préparer sa prochaine intervention comme si c’était le sort de l’art au grand complet qui se jouait, pendant que bien d’autres pensent à leurs vieux péchés, pour réaliser à quel point elle à « ses » artistes à cœur : Madame Raphaëlle Aubin, coordonnatrice de Pied carré, était la troisième à se prononcer.

Elle a rappelé à quel point il est devenu traditionnel pour les artistes d’être pris dans l’engrenage de la spéculation immobilière : l’historicité du débat laisse planer le doute quant au laissez-faire entretenu si longtemps.

Éloquente, elle illustre la problématique à partir d’un exemple récent de spéculation qui dépasse l’entendement et qui met véritablement en danger les lieux de création qu’elle est missionnée de pérenniser l’existence. Un des édifices du secteur Saint-Viateur Est (le versant Est du quartier Mile-End) acheté pour 8 millions de dollars en 2008 et revendu pour près de 38 millions à peine trois ans plus tard, lance un signal clair à la communauté artistique qu’héberge la mégastructure : le nouveau propriétaire compte rentabiliser son investissement, louer des étages entiers (approximativement 40000 pieds carrés par étage) à des locataires de prestiges et faire peu de cas des artistes qui y travaillent.

L’organisme Pied carré cherche à obtenir le statut d’organisme culturel, cependant qu’il explore comme pistes de solutions permanentes à la menace que constitue la spéculation immobilière, des projets d’acquisitions, des types d’ententes à long terme (10-20 ans), de même qu’un nouveau type de zonage, le zonage culturel. Repenser le zonage, développer un zonage culturel et surtout revoir le règlement d’urbanisme

« afin qu’il permette des espaces de création pérennes, que le quartier accueille une diversité d’usages et ne tombe pas dans le piège de l’homogénéisation, » souvent une conséquence de l’embourgeoisement.

Raphaëlle Aubin

La travailleuse communautaire a trouvé un allié chez le représentant de Projet Montréal, qui souligne qu’il vient un temps où l’administration doit dire « ça suffit le développement! »

Monsieur Richard Ryan rend compte que la spéculation immobilière du Secteur Saint-Viateur Est menaçait la présence des artistes, mais également pour l’identité du quartier qui aurait été forcé vers des « changements radicaux du jour au lendemain, » dit-il en précisant qu’il suffit parfois de deux ou trois ans pour qu’un quartier se trouve sens dessus dessous à la suite de transformations aussi majeures – les activités commerciales ont bourgeonné sur l’avenue St-Viateur au point où certains parlent d’une ubisoft-fication de l’environnement, plutôt que de « gentrification, » en référence au capital humain créatif qui s’est installé dans le secteur comme suite à l’arrivée de la compagnie Ubisoft, dans le quartier.

Le défi de l’administration : remplacer le zonage intérimaire adopté pour une partie du secteur Saint-Viateur Est le printemps dernier, avec des règles permanentes, et préserver la mixité sociale dans le secteur, comme dans le quartier.

« Coin de rue, par coin de rue, » il est possible de se réapproprier l’espace public dit Monsieur Ryan en établissant un lien entre la plateforme de son parti et l’urbanisme comme un outil à explorer pour le développement culturel.

Bien qu’il reconnaisse s’inscrire dans une tendance administrative en privilégiant l’aménagement urbain plutôt que l’investissement en (nouvelles) infrastructures, tout ne se passe pas sans heurts : en posant l’urbanisme, culturel ou non, comme une vision, les fonctionnaires subissent néanmoins un changement de paradigme et la livraison des services des différentes divisions de l’arrondissement s’en trouve parfois changée, voire affectée.

Il reste du travail à faire, il reste aussi à peaufiner ces pistes que constituent les mesures visant à apaiser la circulation (se réapproprier l’espace public, c’est offrir un espace où les piétons et les vélos peuvent mieux cohabiter avec les voitures) et les mesures de verdissement qui engendrent la création de nouvelles petites places publiques, de nouveaux lieux de rencontre également pour les concitoyens.

Ajouter les trois pianos publics installés dans l’arrondissement et Monsieur Ryan repose la question, cette fois-ci, en mille : l’urbanisme peut-il être un outil de développement culturel?

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