MICRO PORTRAITS – À la rencontre des libraires de la métropole, quartier par quartier

La librairie Bonheur d’occasion

8 octobre 2015 à 10 h 54
 

La librairie Bonheur d’occasion est la principale librairie généraliste dans le domaine du livre d’occasion à Montréal. Membre affiliée à la Ligue internationale de la librairie ancienne (LILA), cette librairie est reconnue pour la qualité de son stock et de son excellente condition, que ce soit en littérature ou dans les beaux-arts. Depuis son déménagement sur l’avenue du Mont-Royal, Bonheur d’occasion possède un espace galerie qui fait de la librairie un lieu particulièrement chaleureux. À noter que la librairie a été l’an dernier élue commerce de l’année de l’avenue du Mont-Royal. Rencontre avec son libraire et propriétaire : Mathieu Bertrand.

Qu’est-ce qui vous a inspiré à devenir libraire?

Je suis né un peu dans les livres. Ma mère avait une librairie, mon oncle était dans la diffusion de livres. Il n’y a rien qui me poussait à devenir libraire car j’étais plutôt un acheteur, un petit collectionneur. Le côté commerçant était quelque chose que je pouvais apprécier. J’ai fait plusieurs métiers avant de  m’apercevoir que c’était facile pour moi d’évoluer dans le métier de libraire.

Quelle est l’aspect distinctif de votre librairie par rapport à d’autres librairies?

J’ai exactement la librairie que je voulais : un fonds généraliste, une bibliothèque qui couvre tous les savoirs, des livres en bonne condition et à tous les prix, un bon pourcentage de livres contemporains ainsi que des livres des 50 dernières années, du 19e et du 18e siècle. Quand j’ai ouvert, je n’avais pas beaucoup de livres anciens. Tranquillement, en côtoyant les libraires et les collectionneurs, j’ai constitué une collection modeste de livres du 18e siècle. Cela me distingue parce qu’il y a beaucoup de gens qui viennent voir cette collection-là. Mais ce n’est pas ça qui me fait vivre au jour le jour.

Pourquoi avez-vous choisi cette localisation pour votre librairie?

Le centre universitaire francophone de Montréal, c’est l’Université de Montréal, l’UQAM, le cégep du Vieux Montréal. Pour une librairie comme la mienne, il faut rester dans le quartier latin et sur le Plateau Mont-Royal.

Quelle est votre clientèle visée?

Libérale, intellectuelle, un peu aisée. Étant situé sur Mont-Royal, j’ai aussi un espace à aubaines pour les étudiants. Mais j’attire beaucoup des gens de l’extérieur. Les principaux collectionneurs qui font vivre un libraire, ils te connaissent rapidement. Sur 100 clients, il y en a 10 qui te font vivre. Ces collectionneurs cherchent des libraires qui ont la capacité de renouvellement. J’ai des gens qui viennent trois fois par semaine.

Y a-t-il d’autres librairies dans votre quartier?

Sur Mont-Royal, il y a quatre, cinq librairies et le double de disquaires. Les librairies de seconde main comme L’Échange ou la Bouquinerie du Plateau, sont très concentrées ici. C’est la preuve d’une certaine richesse culturelle.

Est-ce que la librairie est en lien avec la communauté du quartier?

La communauté évolue. Le Plateau Mont-Royal d’il y a 20 ans et celui de maintenant, n’ont pas le même accent. Environ 30% de la clientèle est originaire de France. Ceux-ci vivent sur le Plateau et ce sont de bons acheteurs de livres.

Quel est le pourcentage de la clientèle provenant du quartier?

J’ai ouvert la librairie en 2000 sur la rue de La Roche : 60% de la clientèle venait de l’extérieur du quartier, 20% de l’extérieur de la ville. C’était une minime frange qui était du quartier. Le Plateau a vécu beaucoup de bouleversements et a eu très mauvaise presse. Des quartiers se sont développés, comme Hochelaga-Maisonneuve. Les gens ne viennent plus sur le Plateau comme avant. Maintenant, le Plateau vit de sa propre population. C’est une des raisons pour laquelle j’ai déménagé ici. Je me suis redonné une visibilité dans le quartier. Maintenant 60% de la clientèle est du quartier.

Comment incitez-vous à la fréquentation de votre librairie?

L’espace galerie m’a aidé dans ma deuxième phase du projet. Les gens bouquinent beaucoup sur Internet, sur la toile. En leur proposant un espace galerie, un lieu chaleureux pour des expositions d’œuvres d’art, cela donne une raison de plus de se déplacer.

L’espace galerie est disponible pour des événements littéraires, des lancements, pour des artistes qui veulent exposer. Autrement, j’expose des cartes anciennes ou des sérigraphies qui proviennent de livres d’artistes. Je les mets en cadre de manière temporaire parce que je ne casse jamais un volume. Quand un livre est fermé dans une bibliothèque, tu ne vois pas les œuvres. Alors, c’est comme dévoiler un petit trésor.

Quels sont les principaux obstacles à tenir une librairie comme la vôtre?

C’est une question d’équilibre entre la réalité financière d’une librairie et le loyer. À Montréal, il faut faire attention à cet équilibre-là. On n’a pas un grand bassin de population et le tourisme est axé sur les festivals se déroulant au centre-ville. Ce n’est pas la ville telle que je la conçois avec chaque quartier qui pourrait avoir autre chose qu’une vente de trottoir. Vendre des souliers et vendre des livres, c’est différent. 3% de la population lit un livre par semaine. C’est très peu. Dans le livre d’occasion, c’est différent de la librairie agréée, qui vend des livres neufs. Ce qui la fait vivre, ce n’est pas d’avoir pignon sur rue, même si c’est bon. C’est plutôt les ventes aux collectivités, bibliothèques publiques, écoles, cégeps, universités.

J’ai un fonds qui me permet de faire partie de la confrérie des librairies anciennes. J’ai tous les catalogues et outils de recherche. Avec une librairie d’occasion, il faut que je sois éclairé pour éviter de faire de mauvais achats. Je n’ai pas de consignation. Il faut que je fasse du renouvellement, que je fidélise une clientèle.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous impliquer dans votre quartier, auprès de votre communauté?

Tenir un commerce dans un quartier, ça me pousse à entretenir une façade, à proposer un lieu chaleureux. En 2000, j’ai investi pour que tout mon mobilier soit en bois. Je ne voulais aucun livre souligné, les jaquettes sont protégées et les livres nettoyés. Le fait d’avoir proposé un beau lieu, de donner un peu plus, faisait la différence. Maintenant, le réseau des librairies s’est structuré, cela a changé. On fait des pieds et des mains pour sauver le patrimoine.

Serait-il juste d’affirmer que votre librairie joue un rôle dans la vitalité culturelle de votre quartier?

Définitivement. Depuis l’ouverture, il y a eu un vent de fraîcheur dans le domaine. Je crois avoir rehaussé la qualité de présentation et la qualité de stock.

Quel serait l’épicentre culturel de votre quartier?

La Maison de la culture et tout ce qui est proche du métro.

Pour vous, quel(s) rôle(s) les arts et la culture peuvent-ils jouer pour le mieux-être des communautés à l’échelle locale?

Le livre n’est pas un objet ordinaire, la lecture c’est strictement personnel. Ce que tu lis, tu le transformes intérieurement. Le temps que tu passes à lire, c’est autant de temps que tu passes à ne pas consommer, mais à penser par toi-même, à intérioriser. Fréquenter l’art et lecture, cela nous rend un peu plus grand.

Quel serait pour vous le « quartier culturel » idéal?

Les grandes administrations arrêteraient de vouloir créer des quartiers culturels. Montréal est toute jeune dans sa modernité, les quartiers sont en train de se consolider. Dans 15 ou 20 ans, je voudrais voir des spectacles dans les parcs de Villeray, d’Hochelaga-Maisonneuve, qu’on retrouve des petites salles de spectacles un peu partout. Pour moi, small is beautiful. Un petit café avec un band qui joue.

Le problème avec les grandes rues commerçantes, ce sont les parcs immobiliers appartenant à quelques personnes ayant une vue purement mercantile du développement. Les commerces deviennent des franchises. Cela crée un appauvrissement commercial. Sur Mont-Royal, on a des loyers très chers avec des bâtisses mal entretenues. Les propriétaires devraient avoir des devoirs d’entretien avec leurs immeubles. Il faudrait les obliger à investir sur ce qu’ils ont plutôt qu’à grossir leur parc immobilier.

Comment mieux encourager ou mettre en valeur la « couleur » culturelle de votre quartier?

En empêchant la concentration immobilière. Il faut qu’il y ait des commerçants propriétaires. Être commerçant locataire, c’est difficile. Si c’est un propriétaire unique ou qui possède une ou deux bâtisses, il peut se créer un lien humain, avoir des ententes entre voisins. Si sur la rue Mont-Royal on avait le profil « une bâtisse, un propriétaire », on aurait une vitalité incroyable. Ce serait vraiment bien.

Librairie Bonheur d’occasion: 1317 Avenue du Mont-Royal E, Montréal; www.bonheurdoccasion.com

 

 

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