MICRO PORTRAITS – À la rencontre des libraires de la métropole, quartier par quartier

La librairie du Square

8 octobre 2015 à 15 h 48
 

Fondée en 1985 par Françoise Careil, la librairie du Square est devenue au fil des ans une véritable institution littéraire à Montréal. Située sur la rue Saint-Denis, près du Carré Saint-Louis, cette petite librairie est reconnue pour son fonds et une offre particulière. Comme un poème qu’on aborde avec délicatesse, le lieu est intime, les libraires sont de bons hôtes qui sauront vous conseiller ou vous laisser bouquiner à votre guise. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec chacun de ses propriétaires, celle qui lègue sa librairie et celui qui la reprend sous son aile. Voici le fruit de ces deux rencontres avec Françoise Careil et le nouveau propriétaire, Éric Simard.

Comment êtes-vous devenu libraire ?

Françoise Careil (FC): Cela va faire 30 ans le 1er décembre que j’ai ouvert la librairie. À l’époque, ce local abritait la librairie Gutenberg. Moi, je travaillais chez Renaud-Bray. Gutenberg a passé au feu. Après les rénovations, le propriétaire m’a demandé si je voulais venir travailler avec lui. On a travaillé ici, à deux, pendant quatre ans. Puis la librairie a fait faillite. On m’a demandé si je voulais reprendre la librairie. Jamais je n’aurais pensé durer aussi longtemps. Je n’avais pas une cent. On ne fait jamais beaucoup d’argent comme libraire, mais j’ai tous les livres que je veux.

Éric Simard (ÉS): Je n’ai jamais réfléchi ou planifié d’être libraire. Ayant déjà une petite pratique d’écriture, j’ai commencé à travailler en librairie pour me rapprocher du milieu, pour me stimuler à écrire. Pour moi, c’était le plus beau cadre. De fil en aiguille, je suis devenu libraire. Puis Françoise pensait à vendre et à prendre sa retraite. J’ai choisi la librairie parce que je connaissais sa réputation. Et j’aime beaucoup le quartier.

Quelle est l’aspect distinctif de votre librairie par rapport à d’autres librairies?

FC: Je crois que c’est le fonds. La poésie, la littérature québécoise sont mises en évidence.

ÉS: C’est une plaque tournante culturelle, du milieu littéraire en particulier. C’est la première fois que je travaille dans une librairie qui vend autant de poésie ou des publications des Éditions du remue-ménage, chose rare dans les autres librairies où j’ai travaillé. La librairie est faite sur mesure pour une certaine clientèle intellectuelle, qui aime la culture. Cette offre pour de la poésie, c’est Françoise qui l’a instaurée. La question de savoir si c’est la demande qui a créé l’offre ou l’inverse, c’est un peu comme choisir entre l’œuf et la poule. Je crois que c’est un beau mélange des deux.

FC: Il s’est fait une sorte d’osmose entre l’offre et la demande.

Est-ce que votre clientèle habite le quartier?

ÉS: Beaucoup viennent du quartier mais notre clientèle est composée aussi des gens avisés, qui aiment la culture, qui sont ouverts. Ils savent ce qu’ils veulent mais sont ouverts aux conseils. C’est une très belle clientèle.

Est-ce que votre librairie est agréée ?

FC: Oui, on est agréé. Parmi nos clients, il y a la Bibilothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). On envoie des livres à plusieurs écoles de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Je suis en contact avec des bibliothécaires d’écoles qui ne sont pas nécessairement dans le quartier.

Y a-t-il d’autres librairies dans votre quartier?

ÉS: Il y en a plein. Il y a Gallimard, Le port de tête, Michel Fortin, spécialisé en langues, un gros Renaud-Bray, quelques librairies d’occasion, Planète BD, Ulysse. On est au cœur de petites librairies. Il y a une sorte de confrérie entre nous, on n’est pas dans une mentalité de compétition. On n’est pas gêné de se référer des clients, au besoin.

Quel serait l’épicentre culturel de votre quartier?

ÉS: Dans notre quartier, ce serait la BAnQ.

Est-ce que la mission de la librairie est en lien avec la communauté du quartier?

ÉS: J’ai l’impression que oui. Ils ne voudraient pas nous perdre. Les clients sont attachés à la librairie proche de chez eux. Par exemple, je parlais ce matin à une cliente régulière qui avait besoin d’un livre rapidement pour un club de lecture et il était manquant chez le distributeur. Je lui ai parlé des autres librairies autour, mais elle ne les connaissait pas. Cela reflète assez bien le fait qu’elle est attaché à la librairie qui est près de chez elle.

Outre la proximité, il y a aussi notre réputation. Un autre exemple : un client régulier que Françoise connaît depuis longtemps. Il enseigne dans le Maine et vient ici à chaque deux ou trois mois, à chaque fois qu’il vient à Montréal. Il y a aussi cet autre client que j’ai servi cette semaine qui est de Toronto. On a les deux pôles, les clients réguliers du quartier et, grâce à notre réputation, on attire aussi des gens venant de l’extérieur.

Comment incitez-vous les membres de votre communauté à fréquenter votre librairie?

ÉS: On essaie d’offrir le meilleur service possible et un bon choix de livres. Je pense que c’est le meilleur moyen. Notre fonds est notre signature. Les gens savent qu’ils peuvent trouver le livre qu’ils cherchent ou qu’on peut le commander facilement.

Cependant, il y a un petit travail pour que les gens sachent qu’on existe. Parfois, les gens nous cherchent. On est conscient aussi que cela peut être intimidant d’entrer dans une librairie. Mais en parlant aux gens, on peut les mettre à l’aise en échangeant sur des auteurs. Les gens peuvent avoir un rapport de proximité parce que c’est une petite librairie, ce qui est très différent avec une grande librairie. On peut accueillir et permettre un bouquinage agréable.

Organisez-vous des activités publiques?

ÉS: Pas beaucoup. Il y en a qui le font et le font bien. Je pense à Port de tête, Gallimard. Ils ont l’espace. J’aime bien que la librairie soit un endroit où on peut bouquiner tranquille.

J’aime mieux sortir de mon cadre. Par exemple, je suis allé vendre des livres pour Flammarion à l’occasion d’un congrès qui se tenait à la BAnQ.  J’ai également participé au Festival international de littérature (FIL), en vendant des livres après un spectacle.

Quels sont les principaux obstacles à tenir une librairie comme la vôtre?

ÉS: L’espace qui devient aussi un avantage, si on sait bien s’en servir. Si on veut faire entrer des livres, il faut en retourner. On ne peut pas accumuler de livres indéfiniment.

Comment votre librairie s’inscrit-elle dans le développement de votre communauté?

ÉS: Le fait d’avoir une librairie sur la rue Saint-Denis. Il y a des commerces  qui sont là depuis longtemps et c’est important. On est une plaque tournante, avec l’Union des écrivaines et écrivains du Québec (UNEQ) qui n’est pas loin. Il y a plusieurs auteurs qui viennent ici. Ce n’est pas un mythe. C’est réel, je le vois. Gaston Miron qui était un voisin. Il y a une continuité. Jean Royer vient souvent, Michel Tremblay… La proximité du Carré Saint-Louis, avec ces artistes qui y habitaient. C’était dans l’esprit de la librairie, c’est un esprit qui demeure.

J’ai aussi envie de faire des échanges ou des associations avec les commerçants proches. Je suis aussi sollicité pour des collaborations. Récemment, nous avons fait une vitrine pour Le FIL. Un autre exemple serait l’UNEQ  avec lequel j’essaie présentement une collaboration pour tenir un colloque dans leurs lieux.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

FC: Les livres m’inspirent mais encore plus la rencontre avec les gens à travers les livres. Quand les gens me disent : « j’ai adoré le livre que vous m’avez présenté », c’est un bonheur pour moi. Je sais que cela fait du bien. Un bon livre à la bonne personne signifie pour moi que j’ai fait mon travail.

ÉS: L’amour des livres. Je lis beaucoup et je suis à la recherche du livre que je vais avoir envie de défendre. Cela n’arrive pas souvent mais quand ça arrive, je suis content. J’adore pouvoir conseiller les clients, faire une recherche, réussir à le trouver.

Serait-il juste d’affirmer que votre  librairie joue un rôle dans la vitalité culturelle de votre quartier?

FC: Oui, mais un peu comme Mamie Clafoutis, une boulangerie extraordinaire qui est proche d’ici. Il y a la nourriture terrestre et il y a nous. C’est l’ensemble des commerces avec une certaine valeur éthique, en étant indépendants, qui apportent la vie dans un quartier.

Quel serait pour vous le « quartier culturel » idéal ?

ÉS: Un quartier comme Mile-End qui est sympathique ou Villeray qui se développe avec des petits cafés, des petits commerces pour faire des courses au jour le jour. Cela manque au centre-ville, à cause des grosses bannières américaines ou multinationales. Ce serait un défi ici d’imiter les quartiers où on trouve les petits commerces.

FC: Ce serait un quartier où il y a des familles, une école. Un quartier idéal, ça me prend des enfants, une bibliothèque. À la limite, la bibliothèque, c’est plus important que la librairie, à cause de l’accès pour tous. Et on sait que plus les bibliothèques fonctionnent, plus les librairies fonctionnent.

Comment mieux encourager ou mettre en valeur la « couleur » culturelle de votre quartier?

ÉS: Par les commerces de proximité. Le mien en est un et j’y crois beaucoup en ce moment. Les gens du quartier aiment ça; c’est une valeur à laquelle ils tiennent. La clientèle nous soutient; c’est presque un geste militant depuis quelques mois. Je suis content d’avoir un commerce de proximité.

Librairie du Square: 3453 rue Saint-Denis, Montréal ; (514) 845-7617

 

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