MICRO PORTRAITS – À la rencontre des libraires de la métropole, quartier par quartier

la librairie Le port de tête

22 octobre 2015 à 12 h 41
 

Installée sur l’avenue du Mont-Royal depuis mai 2007, la librairie Le port de tête est au cœur de la vie culturelle montréalaise. Librairie singulière, reconnue pour une offre différente alliant des livres de qualité, neufs ou d’occasion, en littérature, en philosophie et en d’autres domaines tel que le roman graphique. Éric Blackburn, libraire et copropriétaire de la librairie avec Martin Turcotte, est aussi président du conseil d’administration de l’Association des libraires du Québec. Rencontre avec un libraire qui est au centre de l’action, favorisant une complémentarité avec ses voisins libraires et faisant de sa librairie un repère indispensable à son quartier.

Éric Blackburn

Qu’est-ce qui vous a inspiré à devenir libraire?

Après des études littéraires, j’ai commencé à travailler comme libraire et j’ai compris que cela rejoignait ma volonté d’être dans le public. J’aimais parler de littérature. La biblio-diversité était une de mes préoccupations quand j’étais au baccalauréat et, en devenant libraire, c’est devenu une préoccupation majeure.

Quel est l’aspect distinctif de votre librairie par rapport à d’autres?

Notre librairie, contrairement à la majorité des librairies, se passe très bien de best-sellers, de croissance personnelle, de toutes ces choses qui font habituellement le pain et le beurre des librairies. On compense ce manque à gagner commercial par des livres d’occasion, mélangés aux livres neufs. On se distingue aussi par le fait qu’il n’y a pas de signalisation dans nos rayonnages qui comptent notamment 2 500 livres de philosophie et 2 000 romans graphiques.

Pourquoi avez-vous choisi cette localisation pour votre librairie?

Le port de tête est ce qu’il est parce que nous sommes dans l’épicentre de la librairie, c’est-à-dire la plus forte concentration de librairies en Amérique du Nord. Le quadrilatère Mont-Royal et Saint-Denis comptent une multitude de librairies. C’est même plus important qu’à New York où il n’y a pas eu de réglementation et où les librairies indépendantes ont fondu comme neige au soleil. Nous avons la librairie Ulysse qui sont des professionnels des livres de voyage et cela me fait plaisir d’envoyer des clients là. Bonheur d’occasion fait un travail fantastique, ce sont des experts en livres anciens. Je vais me concentrer sur des niches qui ont été délaissées, le livre pour public motivé.

Quelle est votre clientèle ?

Le Plateau Mont-Royal est le quartier avec la plus forte densité citoyenne au Canada. On a beaucoup d’artistes, trop peu d’immigrants, beaucoup d’étudiants malgré la « gentrification », beaucoup de francophones, avec des gens ouverts sur d’autres cultures. Bref, on a une clientèle exceptionnelle.

Est-ce que le choix de vos livres est en lien avec votre clientèle?

Il y a forcément un lien direct entre le fait qu’on a ouvert ici et ce qu’on propose. On a un « intitulé » : « Les livres hors du commun sont au Port de tête ». Il y une scolarisation plus poussée sur le Plateau. En général, qui dit « scolarisation » dit « ouverture sur le monde ». Avec cette clientèle-la, on s’est dit qu’on pouvait proposer des choses différentes ou peu connues, oser plus, aller dans le sens de la découverte. Le modèle de Port de tête peut s’apparenter à celui de Gallimard, de la librairie du Square, de l’Écume des jours… On aimerait que ce modèle fasse des petits. On ne peut pas penser ensemble si on pense toujours la même chose. On essaie de varier les sources de manière à ce que la pensée, le bien commun, soient plus variés, plus diversifiés. On arrive à un projet commun mais de sources différentes.

Comment incitez-vous les membres de votre communauté à fréquenter votre librairie?

On essaie d’utiliser les médias sociaux, notre site Internet où les gens vont voir le type d’aliments intellectuels qu’on propose. La seule manière réelle d’aller chercher des gens est en frappant l’imaginaire. Quand on a ouvert en 2007, on voulait qu’en entrant dans la librairie les gens s’aperçoivent toute de suite que ce qui était proposé était différent. Et cela a marché. Depuis son ouverture, la librairie est en progression.

La plupart du temps, quand on parle du livre dans la sphère publique, on parle de chiffres. Depuis 2008, ça ne va pas bien. C’est un fait, mais tant qu’on va parler de ça, on va avoir de la difficulté à renverser la vapeur. Moi, ce que j’essaie de faire, c’est de parler de la qualité de ce qui se fait ailleurs, mais tout particulièrement ici, au Québec. Il se fait des choses extraordinaires en ce moment, des éditeurs comme Lux, l’Oie de Cravant, le Quartanier, Mémoire d’encrier, ainsi que Boréal qui continue son excellent travail. La production est exceptionnelle. Pour faire savoir aux gens que cette production existe, ça prend des moyens, du temps; cela prend un discours positif. Il faut soutenir la librairie, économiquement mais surtout en paroles, idéologiquement, sur la place publique.

Êtes-vous agréé?

On est agréé depuis 2013. Notre chiffre d’affaires provient à 95% des individus et à 5% des institutions. Contrairement à d’autres librairies dont le revenu principal provient des ventes aux institutions.

Organisez-vous des activités publiques?
On présente une centaine d’événements par année. C’est ouvert et gratuit pour les gens qui organisent des événements chez nous parce qu’on trouve important que les lieux soient accessibles. Il faut des événements liés au livre pour ouvrir notre espace. On présente des événements littéraires, des lancements-discussions, des soirées avec des musiciens comme Arthur H qui est venu lire des poèmes ou avec François Morel, qui est une superstar en France. Je pense qu’il faut que les livres partent de la librairie. La librairie est la source, j’aime que les lancements se passent dans ce lieu.

Quels sont les principaux obstacles à tenir une librairie comme la vôtre?

On a un enjeu sérieux avec la question du loyer. Sur l’avenue du Mont-Royal, les loyers sont très chers.

Comment votre librairie s’inscrit-elle dans le développement de votre communauté ? 

En étant à l’écoute de la communauté, à l’écoute des éditeurs qui sont des artisans assez fabuleux. Comme cela s’est fait dans l’alimentation, le choix a évolué, que ce soit pour le vin ou pour le pain. Cela doit être pareil pour les livres. On doit être à l’écoute de la demande locale. Quand la librairie Carcajou met quelque chose de l’avant à Rosemère, ce n’est pas la même chose qu’au Port de tête mais on poursuit le même objectif de diversifier et faire connaître le plus grand nombre de choses à un plus grand nombre de gens possible. Alors que les grandes chaînes proposent la même chose d’une ville à l’autre.

Au Port de tête, la commande de livres et les achats sur place se font principalement dans la communauté. Mais étant sur l’avenue du Mont-Royal, on jouit de notre attrait aux yeux des gens des autres quartiers de la ville, des étudiants, des gens de la banlieue. Port de tête jouit d’un capital symbolique important. 35% des achats proviennent de l’extérieur du Plateau. Avec d’autres commerces, on aide le Plateau à rayonner. Bonheur d’occasion peut d’autant plus se vanter de le faire qu’ils ont gagné le prix du meilleur commerce l’an dernier sur l’avenue du Mont-Royal.

Quel serait l’épicentre culturel de votre quartier?

Il y a plusieurs pôles culturels mais la Maison de la Culture est un endroit important. C’est Le port de tête, la Boîte noire, l’Échange et plusieurs autres : la Place Gérald-Godin, le Mont-Royal, le parc Jeanne-Mance. On a la chance d’être dans un quartier qui peut allier nature et culture.

Pour vous, quel(s) rôle(s) les arts et la culture peuvent-ils jouer pour le mieux-être des communautés à l’échelle locale ?

C’est un baume sur beaucoup de choses. Cela nous aide à penser autrement. Je suis un fan de l’imaginaire.

Quel serait pour vous le « quartier culturel » idéal ?

Un quartier idéal est un quartier de diversité. C’est un quartier où les différents paliers de gouvernements font des efforts pour maintenir une structure de proximité avec tous les restaurants, les magasins de vêtements, etc. Il est là, le tissu social. On est des passeurs.

Comment mieux encourager ou mettre en valeur la « couleur » culturelle de votre quartier?

Ce serait l’accessibilité et le fait d’avoir des employés compétents. Le port de tête est singulier, car tous les employés de la librairie construisent l’inventaire. Comme propriétaire, je n’impose pas à mes collègues mes vues sur le contenu, je sais qu’ils vont dans notre sens et comprennent ce qu’on fait. Il faut que les gens travaillent avec ce qu’ils ont envie. Ils enrichissent l’inventaire. La couleur de la librairie, ce sont ses employés.

Librairie Le port de tête : 262 avenue du Mont-Royal Est ;

www.leportdetete.com

 

 

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