MICRO PORTRAITS – À la rencontre des libraires de la métropole, quartier par quartier

La Librairie L’Écume des jours

2 décembre 2015 à 10 h 15
 

Roger Chénier a ouvert sa librairie L’Écume des jours en 1999 sur la rue Saint-Viateur, au coeur du quartier Mile-End. Après avoir animé les lieux et servi les gens du quartier en littérature française et québécoise pendant plus de quinze ans, il fermait boutique et déménageait dans le quartier Villeray. Mais le malheur des uns fait peut-être le bonheur des autres, car maintenant, le quartier Villeray a « sa librairie ». Romans et essais québécois, livres jeunesse, le fonds de la librairie évolue avec sa nouvelle clientèle et un nouveau souffle culturel jaillit dans le quartier. Rencontre avec Roger Chénier qui se décrit « comme le libraire le moins sérieux en ville » et pourtant… quel libraire!

Roger Chénier

Qu’est-ce qui vous a inspiré à devenir libraire?

La lecture en général. J’avais trouvé un livre d’Albert Camus par hasard et c’est avec ce livre que cela a commencé. Lire Camus m’a entraîné à découvrir d’autres écrivains.

J’ai commencé à travailler en tant que libraire en Outaouais. Je suis déménagé à Montréal et j’ai travaillé pour la librairie Hermès sur la rue Laurier. J’y ai organisé plusieurs événements. Puis je me suis lancé, envers et contre tous, en ouvrant ma librairie en décembre 1999 sur la rue Saint-Viateur. En août dernier, on est déménagés sur la rue Villeray. On est devenus la librairie de Villeray.

Quelle est la mission de votre librairie, son aspect distinctif par rapport à d’autres librairies?

Sûrement le fonds et des choix personnels. On est connus pour le livre jeunesse qui est d’une grande importance pour nous. C’est ce qui forme les prochains lecteurs et le secteur jeunesse est très riche. Sur Saint-Viateur, on faisait beaucoup de rencontres et on veut commencer à en faire ici aussi. On invite des auteurs à venir chez nous pour qu’ils viennent parler de leur nouveauté et faire des animations avec les enfants, ce qui est toujours très sympathique.

On a toujours eu des livres en français. Le quartier Mile-end a toujours été assez anglophone mais on avait un bon bassin de clients francophones. Notre problème était le fait qu’on avait un Renaud-Bray à 10 minutes à pied. Il y avait aussi une librairie sur Bernard, dans Outremont, dont le propriétaire est décédé il y a quelques années. Donc trois librairies, c’était peut-être beaucoup pour l’achalandage.

Pourquoi avez-vous choisi cette localisation pour votre librairie?

On a découvert le quartier et on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de librairie dans le quartier. C’est un quartier francophone, un milieu à la fois professionnel et familial. On a trouvé ce local qui nous convenait.

Est-ce que la mission de la librairie est en lien avec la communauté du quartier?

En déménageant dans le quartier, notre façon de fonctionner a changé radicalement. Dans le Mile-End, c’était des Français qui cherchaient des livres ouverts sur le monde, mais moins de livres québécois. Ici, on vend beaucoup de livres québécois. Il a fallu que je m’ajuste pour répondre à la demande. Plutôt que de vendre 10 exemplaires d’un livre québécois qui est sorti cet automne, par exemple, j’en vendais 100 exemplaires.

Il y a beaucoup d’auteurs dans le quartier et on fait des vitrines en fonction de ça. Les gens dans le quartier sont très « achats locaux ». Certains criaient de joie lors de notre déménagement : « Wow ! Des livres en français. » Les gens étaient très enthousiastes à l’idée que cela soit une librairie qu’on ouvrait plutôt qu’une autre quincaillerie. Une librairie, c’est particulier.

Organisez-vous des activités publiques?

On veut en faire ici, mais à cause du local, on va peut-être faire ça différemment. On a rencontré récemment des jeunes du quartier qui ont une brasserie et qui veulent faire des activités avec nous. On commence avec des auteurs du quartier ou certains auteurs qu’on aime particulièrement. Sur Saint-Viateur, on faisait deux ou trois activités par semaine. C’était un peu trop, mais c’était le seul endroit. À ce propos, les gens du Mile-End ne sont pas contents qu’on ait déménagé. On a eu beaucoup de commentaires là-dessus, entre autres sur les réseaux sociaux. Il y a des gens qu’on ne voit plus, des clients réguliers ou phares qui ne sont pas venus ici. On n’est pas loin, à deux stations de métro. On sent que tout est une affaire de quartier.

Les gens du quartier viennent nous voir pour parler et échanger. Je suis comme un animateur. Je suis un peu théâtral. Je suis très professionnel, mais je fais un peu de mise en scène, pour créer une atmosphère particulière. Cela me plaît, c’est moins banal comme quotidien. Et pour le livre jeunesse, cela répond à une demande. Les jeunes parents sont très contents car ils sont très préoccupés par la beauté des livres et on a des illustrateurs incroyables.

Quels sont les principaux obstacles à tenir une librairie comme la vôtre?

L’absence de soutien financier. Les banques ne sont pas pro-librairies ni très culturelles de façon générale. On est agréé et généraliste. Par conséquent, on peut être le fournisseur des écoles du quartier ainsi que celles où on était avant, à Outremont, qui achètent encore chez nous.

Les gens nous disent combien ils sont contents qu’on ait ouvert. Ils espèrent qu’on ne fermera pas, à cause de la fragilité des librairies indépendantes. On a notre clientèle, notre façon de faire, qui est appréciée.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous impliquer dans votre quartier, auprès de votre communauté ?

On savait qu’il y avait un besoin. Une librairie devient un axe d’un quartier. Les gens passent nous voir. C’est un lieu de rencontres. Des gens viennent et nous disent qu’on est voisins même s’ils restent à sept coins de rue de notre librairie. Je trouve ça sympathique. Le territoire s’est agrandi tout d’un coup.

Quel serait l’épicentre culturel de votre quartier?

Il n’y en a pas vraiment. Villeray n’a pas vraiment de jonction. On a des voisins sur un plus grand quadrilatère.

Pour vous, quel(s) rôle(s) les arts et la culture peuvent-ils jouer pour le mieux-être des communautés à l’échelle locale ?

Pour le divertissement autant que pour le savoir. C’est une façon de s’ouvrir sur le monde. Il y a des gens qui viennent nous voir pour des livres qui divertissent, comme des policiers, parce que c’est une sorte d’exutoire. Il y a des gens qui veulent savoir des choses sur telle ou telle question, ils viennent ici parce que c’est un lieu de savoir. Il y a aussi des choix politiques. Je choisis mes livres en fonction de mes vues sur le monde. Sur Saint-Viateur, des gens venaient me voir et me disaient°: « C’est pas mal de gauche ici. » J’ai plus une tendance gauchiste ou social-démocrate mais au sens large du terme. Je vends des livres que je veux promouvoir.

Il y a vraiment un ancrage ici. À Villeray, l’intérêt qu’on voit pour les livres québécois, c’est vrai aussi avec les essais québécois. C’est particulier parce que cela se fait d’une manière un peu explosive.

Quel serait pour vous le « quartier culturel » idéal ?

Le quartier francophone le plus curieux du monde.

Comment mieux encourager ou mettre en valeur la « couleur » culturelle de votre quartier?

Le fait de créer des liens avec d’autres gens du quartier comme ceux qui ont une brasserie et qui désirent devenir un pôle culturel. Par exemple, il y a plusieurs maisons d’édition dans le quartier, dont des maisons de bandes dessinées, comme les éditions Pow Pow, avec qui on pourrait travailler.

La librairie L’Écume des jours : 420 rue Villeray, Montréal ;

Tél. : (514) 278-4523

 

 

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