MICRO PORTRAITS – À la rencontre des libraires de la métropole, quartier par quartier

La Librairie Planète BD

18 novembre 2015 à 13 h 22
 

Depuis mars 2008, Montréal a sa librairie spécialisée en bande dessinée : ayant vitrine sur la rue Saint-Denis, la librairie Planète BD est le repaire des mordus de BD mais aussi de tout curieux. Mettre le pied dans cette librairie, c’est pénétrer dans un lieu fascinant, c’est recevoir un accueil chaleureux de l’équipe de libraires et courir le risque d’avoir la piqûre et, pourquoi pas, de revenir pour un lancement ou une séance de dédicaces. La librairie est à l’image de la bande dessinée québécoise : débridée, imaginative, en pleine effervescence. Rencontre avec son propriétaire aussi passionné que sympathique, François Mayeux.

François Mayeux

 

Qu’est-ce qui vous a inspiré à devenir libraire?

Cela fait longtemps que je suis dans le métier, depuis bientôt 30 ans. Je suis un collectionneur et un amateur de BD depuis que je suis tout jeune. J’ai travaillé dans plusieurs librairies, dont j’ai  assuré le développement. Je suis arrivé à faire de ma passion un métier. Par contre, c’est aussi un sacrifice, car ce n’est pas un domaine très enrichissant. Je compense par le plaisir de travailler dans ce que j’aime et d’avoir développé ma propre librairie. On va fêter notre huitième anniversaire en février.

Quelle est la mission de votre librairie, son aspect distinctif par rapport à d’autres?

Avec notre librairie spécialisée en BD, on a créé quelque chose qui n’existait pas à Montréal, alors qu’il y en a de nombreuses en Europe. C’est un défi de tenir ce type de librairie spécialisée. On voit des librairies généralistes qui ont une section BD. Ou comme notre voisin Débédé, qui est une librairie de livres de seconde main, avec une solide section BD. Ils ont aussi une section collectionneurs qui est impressionnante. On est complémentaire et on a établi une bonne collaboration depuis plusieurs années.

Pourquoi avez-vous choisi cette localisation pour votre librairie?

Avec notre spécialité, le Quartier Latin et le Plateau s’imposaient. Au début, c’était important d’être dans un quartier de librairies. On a trouvé ce local dont les dimensions nous plaisaient. Avec les années, les gens nous connaissent, ils viennent nous voir et nous suivraient peu importe l’endroit où on serait.

Quelle est votre clientèle visée?

Elle est très large. Contrairement à ce qu’on pense, ce n’est pas juste les enfants. Tout le monde lit de la BD maintenant. On rejoint une clientèle d’universitaires, d’hommes d’affaires ou d’artistes dans toutes les tranches d’âge, des jeunes adultes qui ont les moyens de s’acheter de la BD jusqu’aux retraités. Des hommes et des femmes.

Avec l’évolution de la BD, la diversité des genres, la clientèle a changé. Dans les années 80, on desservait une clientèle d’hommes car le médium s’adressait aux garçons. On offrait une BD à un garçon et un roman à une fille. La chaîne de diffusion était principalement  féminine (ex. : professeur, bibliothécaire). Dans les écoles, la BD n’était pas perçue comme un genre noble ou littéraire. On limitait l’accès  à la BD : par exemple tu pouvais lire sur place mais tu ne pouvais pas emprunter. On préférait que le jeune lise un mauvais roman plutôt qu’une bonne BD.

Ça fait seulement 10 ans que le grand public a découvert la BD. Avec Persepolis, et Michel Rabagliati par exemple, on a rejoint la clientèle des femmes. Pour les enfants, ce fut avec Les Nombrils ou Lou. La chaîne de diffusion ne fait plus obstacle à la BD. On parle d’une certaine forme de BD. On l’enseigne. La BD permet de déclencher le plaisir de lire, car ce n’est pas trop long. On peut tout découvrir dans une BD : l’humour, l’aventure, le reportage ou la philosophie. C’est la porte d’entrée des bibliothèques, des librairies. C’est la BD qui génère le plus grand nombre d’emprunts en bibliothèque.

On a toutes sortes de clientèle parce qu’il y a toutes sortes de productions. Nos BD sont en français, parfois traduites d’autres langues. On a essayé le marché anglais, mais ce n’est pas le même monde. Le comic shop offre un autre produit. Leur clientèle est plus compacte et masculine.

Parfois, on a des collectionneurs ou des amateurs qui cherchent un service hors pair. On a un inventaire sans égal, le plus important au Québec. On a 5 spécialistes en BD avec 10, 15 ans d’expérience. On met beaucoup d’accent sur le service.

Est-ce que votre librairie est agréée?

Oui, on est une librairie agréée, spécialisée en BD de langue française. On est la seule librairie spécialisée en BD. On fournit les institutions, les écoles et les bibliothèques.

Est-ce que la mission de la librairie est en lien avec la communauté du quartier?

Oui, parce que notre clientèle est majoritairement locale et rattachée au milieu. On a aussi beaucoup d’auteurs qui vivent dans le quartier.

Organisez-vous des activités publiques?
On organise environ 25 événements par année, à toutes les deux semaines en moyenne: des lancements, des dédicaces, en plus des participations à des événements, comme le Salon du livre ou le Festival BD qui se déroule en mai au parc La Fontaine.

On publie également des ex-libris. Ce sont des dessins d’auteurs, dont on soutient le travail en l’offrant au client qui achète son album. On en a environ 40, d’une trentaine d’auteurs différents. On tire 200 copies pour chaque ex-libris et il n’y a aucune vente qui est faite de cet objet. Ce n’est pas un objet dérivé mais un soutien à l’auteur.

Quels sont les principaux obstacles à tenir une librairie comme la vôtre?

C’est un peu l’érosion annoncée du marché du livre. On parle de récession. Le marché du livre baisse à chaque année de 4% depuis quelques années. Si cela continue comme ça, d’autres librairies vont fermer. Sur Saint-Denis, plusieurs librairies de livres usagés ont souffert du fait que les gens achètent sur Internet.

Notre librairie est jeune et encore en expansion. Avec nos activités, nos animations, on se sauve de cette récession. On sait que le marché du livre papier a tendance à diminuer, mais il y a un respect de l’ouvrage papier. On se rend compte que les lecteurs continuent d’acheter la BD. On n’a pas de site transactionnel et le marché numérique est marginal. Quand on consulte un ouvrage comme un dictionnaire, une encyclopédie, un livre de recettes, cela peut être intéressant d’utiliser la forme numérique. Mais en BD, le lien avec le livre est plus important. Le temps que tu passes à la lire, c’est un plaisir, un cadeau.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous impliquer dans votre quartier, auprès de votre communauté?

La passion de la BD. Le secteur culturel sur le Plateau est un endroit idéal pour faire converger le public qui vient de partout. Sur Saint-Denis, il y a plusieurs commerces spécialisés et uniques qui attirent une clientèle. On y participe en offrant un service fiable.

Serait-il juste d’affirmer que votre librairie joue un rôle dans la vitalité culturelle de votre quartier?

Oui, assurément. Par le nombre d’événements qu’on fait, par la perception que les gens ont aujourd’hui de Planète BD. On est aussi une référence pour les médias.

Quand on s’est installés sur la rue, en face de notre voisin Débédé, le propriétaire n’était pas très content. Puis les librairies de seconde main ont fermé et les gens se sont déplacés vers l’avenue du Mont-Royal. Maintenant, il est content qu’on soit là. On draine des gens de partout, notre réputation est établie et on maintient une clientèle. À nous deux, on justifie un déplacement sur Le Plateau. On dynamise et on anime la rue. On a un impact réel.

Pour vous, quel(s) rôle(s) les arts et la culture peuvent-ils jouer pour le mieux-être des communautés à l’échelle locale?

C’est énorme. Tout ce qui vient du domaine culturel n’est pas un bien essentiel comme du lait, mais c’est pour faire plaisir aux gens, pour s’évader, pour se procurer un bien-être. La lecture est un bien essentiel à ce niveau-là. Pour cette raison, le rapport avec le client est important, on veut que cela soit une belle expérience de magasinage. Les gens qui viennent ici pour la première fois sont impressionnés, notamment les touristes ou les Français et les Belges qui s’établissent sur le Plateau. Quand ils viennent ici, ils sont sûrs de pouvoir s’établir, car ce qui leur manquait le plus, c’était leur librairie de quartier. Ici, ils ont un point de chute. Cela les rassure.

Offrir un beau lieu, inspirant, c’est important. Ce n’est pas tout le monde qui vient en librairie, ce n’est pas comme une épicerie. Quand il pénètre dans la librairie, le client ne doit pas se sentir inconfortable parce qu’il n’appartient pas à la secte des Amateurs de BD. Il doit être bien accueilli, que ce soit une grand-mère, un ado ou un homme d’affaires tous seront bien servis. On est des amateurs de livres et on veut donner le goût de la lecture.

Quel serait pour vous le « quartier culturel » idéal?

Un quartier facile d’accès, avec du stationnement. Un dynamisme culturel avec des partenaires dans divers domaines. Le Valet de cœur, La Boîte noire, Débédé sont des commerces bien établis qui ont une spécialité et qui attirent du monde. On aurait peut-être des actions communes à envisager. La SDC est bien, mais c’est peut-être tout azimut. Pourquoi pas une SDC culturelle plutôt que commerciale?

Comment mieux encourager ou mettre en valeur la « couleur » culturelle de votre quartier?

Par une mission culturelle conjointe entre ces commerces culturels qui ont une complémentarité naturelle. Par exemple, il y a un théâtre en face. Parfois, des gens viennent ici acheter une BD en attendant que la pièce de théâtre commence. On pourrait créer une activité conjointe ou commune, comme un parcours, afin de célébrer la culture sur le Plateau.

Librairie Planète BD : 3883 rue Saint-Denis, Montréal;

 www.planetebd.ca

 

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